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Episode #3 | Filmer le football : tout un art

Les stades de football sont des théâtres où se jouent chaque soir de nouvelles pièces. Si la clameur des foules et la ferveur suscitée par ces spectacles dépassent le cadre du stade, c’est grâce aux réalisateurs, qui restituent le sport dans toute son essence, avec fidélité et minutie, saisissant les petites histoires dans la grande. Nous sommes partis à la rencontre du Zinédine de la discipline : Laurent Lachand.


Le football se joue dans un stade, mais c’est à la télévision qu’il se présente au plus grand nombre. C’est dans un canapé ou depuis une table de bistrot qu’il se regarde, seul ou entre amis, avec ou sans bières. Si la recette d’une soirée match entre potes réussie n’est plus un secret pour personne, les ficelles de la réalisation d’un match sont, elles, moins connues. En coulisses des plus grands matchs de l’histoire, une autre équipe que celles présentes sur le terrain s’affaire à retranscrire la partie, à restituer l’ambiance et l’Histoire pour combler les téléspectateurs. Dans l’ombre des gradins, les équipes de réalisation racontent les matchs, leur donne de la consistance et les rendent souvent inoubliables. Nous avons fait un petit tour de l’autre côté du poste afin de mettre en lumière les ingrédients d’un match de foot télévisé réussi. Nous avons échangé avec Laurent Lachand, réalisateur phare des matchs de Canal + et considéré comme l’une des références mondiales de ce métier si particulier.



DEUX ÉCOLES DE RÉALISATION

Tout commence forcément par une rivalité devenue historique : la bonne vieille guéguerre franco-anglaise. Si tous les matchs de foot durent 90 minutes, la manière de les retranscrire à la télé n’est pas la même partout. Un conflit qui dure depuis moins de 100 ans, certes, mais qui se place dans une longue histoire de joute entre les deux occupants des rives de la Manche. D’une technique à l‘autre, le rendu et l’expérience de visionnage sont très différents.

L’école anglo-saxonne

« L’école anglo-saxonne est beaucoup moins immersive et beaucoup plus standardisée dans sa réalisation. Les mêmes mécanismes s’appliquent pratiquement quelque soit les situations. C’est simple, structuré, carré, et ça fonctionne très bien », explique Laurent Lachand.

L’école française

« L’école française, tient sur la même rigueur, mais s’adapte davantage aux situations avec une réalisation beaucoup plus éditoriale. On montre le match, qui fait quoi etc., mais on va chercher à montrer les interactions qui apportent une information supplémentaire. Par exemple, s’il y a une action et au même moment il y a une grosse colère de l’entraîneur, l’Anglais va mettre le ralenti de l’action quoi qu’il arrive. En France, on va s’adapter, on ne mettra pas de ralenti parce que ce qu’il se passe en direct est plus important, on va donc le traiter. On essaye de coller au plus près à ce qui se passe sur et autour du terrain, on s’adapte plus au moment », poursuit Laurent Lachand.

Si on sait nos amis british friands de tout ce qui se passe hors des terrains, leur réalisateurs restent focalisés sur le ballon. Ils mettent l’accent sur une retransmission brute du match et de son contenu footballistique tandis que les Français s’appuient sur une approche plus narrative et plus éditoriale, intégrant une part d’analyse de contexte, pour une mise en scène plus théâtrale. Dans cette configuration, chaque acteur du match, chaque joueur, entraîneur, président de club, personnalité, chaque supporter devient le personnage d’une histoire commune dépassant le contexte du seul match.

Pour créer de la cohérence, les réalisateurs vont tenter de remettre les actions dans leur contexte afin d’améliorer la lisibilité du match. L’accent va alors être mis sur certaines séquences de telle sorte que le spectateur appréhende mieux l’incidence de chaque détail sur le match, ou même sur le club, voire sur la saison à venir. Mettant davantage en lumière un certain cheminement des événements, les réalisateurs de l’école française sont chargés de construire un récit en s’appuyant sur ce qui sort des caméras dispersées tout autour du terrain.

C’est au travers de pleins de petites histoires se déroulant à l’intérieur de ce qui est toujours la même chose, que le match va être différent.

Laurent Lachand

« La difficulté de l’exercice est de trouver ce qui rend un match unique et particulier, mais aussi de savoir retranscrire cette particularité. Il faut pour cela et avant tout avoir une bonne compréhension éditoriale du match. C’est un peu comme écrire un article en direct, c’est un peu du reportage en multi-caméra et en direct. C’est au travers de pleins de petites histoires se déroulant à l’intérieur de ce qui est toujours la même chose, que le match va être différent. Mais on s’appuie sur quelque chose dont on est simplement le témoin, et notre rôle n’est pas de changer la nature des choses. Il n’y a pas d’artifices à utiliser pour transformer un match ennuyeux, il faut aussi parfois savoir laisser l’ennui s’installer, parce que c’est la réalité du match » estime Laurent Lachand.

Si un match peut être ennuyeux, il reste parfois dans les mémoires pour une seule action, un seul instant, que le réalisateur doit savoir saisir. Laurent Lachand garde en tête une séquence en particulier qui représente bien cette manière de narrer le football en le filmant.

« Le direct sur la blessure de Neymar en 2018 était très réussi selon moi. Il se blesse, on voit que c’est grave, c’est mis en perspective avec les partenaires, avec l’entraîneur, et immédiatement avec le président. Car c’était le joueur clé qu’ils avaient recruté. Dans cette séquence de réalisation, on a bien mis en relation les différents univers du club. Le joueur, la relation à ses partenaires, la problématique posée à l’entraîneur et celle posée au club. En six images on raconte quelque chose qui va plus loin que la blessure, qui parle de ce qu’il y a autour, on raconte une histoire. » 

PARENTHÈSE COURTSIDE


Qui de mieux que les Guignols pour nous expliquer la violence d’un match ennuyeux ?




LES QUALITÉS D’UN RÉALISATEUR

OMNIPRÉSENCE

Si les footballeurs ne sont pas réellement des acteurs, ils ne boudent cependant pas leur plaisir quand il s’agit de se mettre en avant devant les caméras. Laurent Lachand nous raconte : « Les joueurs savent parfaitement où sont les caméras. Après un but, ils vont venir sur telle ou telle caméra parce qu’ils savent qu’elle va les filmer. À l’inverse, les joueurs peuvent aussi fuir les caméras parce qu’ils veulent se dire quelque chose discrètement à l’oreille. Aujourd’hui, il n’y a plus personne qui parle sur un terrain sans mettre sa main devant sa bouche. Mais ce qui intéresse les joueurs c’est quand même avant tout les plans larges et les situations tactiques. » Les histoires de Laurent Lachand – et l’histoire du foot en général – ne seraient pas aussi captivantes s’il n’y avait pas de supporters en face des joueurs pour faire vivre ce qui se passe sur le terrain, pour répondre verbalement et parfois physiquement aux actions. Pour donner corps au jeu. À chaque action sa réaction. Si le terrain et les gradins sont psychologiquement connectés, le réalisateur utilise habilement ce lien pour ajouter de l’intensité au match, pour créer de la tension, pour susciter une émotion forte. 

Le « Kung Fu kick » d’Eric Cantona

ÉMOTIONS

Toute la beauté du sport – et donc de sa retranscription – réside dans cette faculté à créer ces émotions exacerbées à un instant donné, créant ainsi une union collective particulière entre les supporters et les joueurs. L’enjeu pour le réalisateur est donc de relier ces deux éléments afin d’exacerber encore ce saisissement commun. « La joie d’un joueur après avoir marqué un but qui fait gagner un championnat sera d’autant plus forte qu’elle va être partagée avec le public. Ça marche aussi dans l’autre sens avec la détresse qui peut se lire dans le camp adverse. Jouer sur ces oppositions accentue considérablement les effets émotionnels du match » pointe Laurent Lachand, avant de reprendre. « On se rappelle de l’Euro 2016 avec les Islandais, et du rapport qui s’est créé par la réalisation entre les joueurs et leur public, qui arrive à faire ressentir la nature profonde de l’équipe en un sens. C’est à dire une équipe de joueurs qui ne sont pas des stars, avec un esprit fraternel et une force collective. » 

Le Clapping Islandais

ADAPTATION

Il n’est cependant pas aisé pour les réalisateurs de parvenir à un tel résultat, car tous les publics n’ont pas les mêmes caractéristiques. « Un public de Coupe du monde se déplace du monde entier, il est confraternel, bigarré, mélangé, il est bon enfant, c’est un public sympathique et très festif, et ce quelque soit le résultat. Le public est un point d’appui important, c’est vraiment ce qui dimensionne l’évènement. Dans un championnat, le public est sympathique, mais plus engagé envers son club, davantage composé de fans, ils sont un peu différents dans l’humeur. »

Cette humeur des spectateurs se résume parfois en un seul et simple regard, en une image diffusée à peine quelques secondes. Cette image peut alors transmettre toute l’émotion d’un stade, d’un club, et parfois même d’une nation tout entière. Si les supporters – heureux élus – qui apparaissent à l’écran deviennent durant quelques instants des sortes d’égéries du match et du public, l’importance du choix du réalisateur est capitale. Laurent Lachand dévoile comment il fait sa sélection : « Je préfère les petits groupes à l’incarnation trop forte qui tourne vite à la caricature. Ce qui est intéressant, c’est de saisir des moments de vérité, et pas une mise en situation d’individus qui, se sachant filmés, vont simuler quelque chose. Durant un hymne par exemple, un moment que j’affectionne particulièrement, ça pourrait détruire complètement la force émotionnelle du moment, les gens pourraient transformer ça en Snapchat et tuer l’impression que tout une énergie, tout un pays est avec ses joueurs pour partager quelque chose. Il faut filmer sans être vu. » 

Le public


RÉALISATION ET TECHNOLOGIE

Pour capturer leurs images incognito – ou pas – les réalisateurs ont à leur disposition tout un arsenal de caméras et d’outils technologiques leur permettant de répondre à toutes les situations de jeu, ou presque. « Il y aura toujours le cas de figure où le joueur n’a pas le ballon, mais il se passe quand-même quelque chose alors qu’il est à l’autre bout du terrain et qu’il n’est pas couvert. Mais globalement on a tous les outils pour avoir une approche tactique et émotionnelle complète du match. L’assistance vidéo arbitrage nous aide beaucoup, pareil pour les systèmes des lignes de hors-jeu ou encore le système pour voir que le ballon est entré ou pas. Au niveau caméra, que ce soit sur du tactique ou de l’immersion, les outils sont là. ». La réalisation de match de foot évoluant avec son temps, de nouveaux outils seront bientôt mis au service du confort de visionnage des supporters du petit écran. « Le chantier qui reste pour moi, c’est celui de la réalisation sonore du match. Il manque ce son noble qui permettrait d’avoir une meilleure compréhension du match, sur les impacts de balle, sur les consignes etc. Le but n’est pas d’entendre ce que les joueurs se disent à l’oreille, en revanche sur les moments où les joueurs s’interpellent ou que l’entraîneur donne ses consignes il nous reste du travail. »


DES BOULES AUX BALLES

Laurent Lachand s’y connaît en termes de sonorisation des joueurs, puisqu’il a un temps réalisé des matchs de pétanques, au cours desquels les joueurs portent des micros sur eux. Cette sonorisation permanente permet d’entendre tout ce qui se dit sur le terrain, apportant une vertu divertissante au sein des compétitions de pétanque. Le réalisateur revient sur l’intérêt d’une telle pratique : « En pétanque, le fait que tous les joueurs soient équipés de micro est très intéressant parce que c’est un sport qui se transforme en sorte d’émission de plateau. Quand on regarde la pétanque, on est pris comme dans une télé réalité. On observe les joueurs, on entend ce qu’ils disent, on partage avec eux, on est très pris. » Au-delà de la sonorisation des matchs et des joueurs, il subsiste encore un autre cheval de bataille dans le monde de la réalisation de matchs de foot, « je pense que viendra inévitablement l’intégration de la réalité augmentée pour les compositions d’équipe, pour les statistiques etc. Il va y avoir une amélioration sur les données statistiques, physiologiques notamment. C’est bien beau de savoir qu’un joueur a couru 12 km, mais ce qui est intéressant c’est de savoir combien de temps il a marché, sprinté à fond, couru à 50% etc. » En attendant l’arrivée de toutes ces évolutions techniques sur nos écrans, le foot est aujourd’hui ancré dans la culture populaire grâce à sa médiatisation et donc à sa captation vidéo. Les supporters accros aux matchs comme certains à leurs séries Netflix, le sont car ils suivent une série, avec ses personnages en constante évolution, ses rebondissements, ses tragédies, ses coups de folie et ses happy-ends. Notre rapport au foot et au sport en général est aussi intense car des personnes comme Laurent Lachand ont décidé de nous le retransmettre par le prisme de l’art, celui de raconter des histoires de notre monde, impitoyable mais humain. 

PARENTHÈSE COURTSIDE


La pétanque télévisée, un excellent moyen de comprendre l’intérêt d’équiper les joueurs de micros !

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