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Episode #2 | Graffiti sur les toits : entre escalade et art de rue

Nous sommes partis à la rencontre de Pangol, graffeur des toits parisiens et adepte d’un art graphique posé à la bombe, il nous a dévoilé quelques unes des ficelles de cette pratique aux multiples facettes : escalade illégale, sessions graff’ organisées en missions commando et subway surfing. Petit guide pour atteindre les toits de Paris sereinement ou presque.



Des tunnels de métro en passant par les murs des villes et jusqu’aux toits des immeubles, le graffiti se pratique à tous les étages. Si certains graffeurs s’expriment sur les murs, d’autres ont le regard tourné vers les toits, à la recherche des emplacements les plus visibles et souvent les plus difficiles à atteindre afin d’y déposer leur marque.

Afin de mieux appréhender cette discipline nourrie d’adrénaline, aussi sportive qu’artistique, nous avons rencontré Pangol, qui du haut de ses 23 ans n’a plus le vertige depuis bien longtemps. Il recouvre depuis près de dix ans les toits de la capitale de ses énigmatiques personnages inspirés par la mythologie Africaine. Entre deux sessions graff’ et grimpette, il nous a raconté quelques unes de ses mésaventures. Interview perchée au dessus des lumières de la ville. 


Quand as-tu commencé le graffiti ?

J’ai commencé le graff’ vers 13 ans, à l’époque j’allais beaucoup dans les tunnels de métro, qu’ils soient abandonnés ou pas. Je voyais des graffs à chaque coin de rue, pareil dans mon quartier, le XXe arrondissement de Paris, où il y en a vraiment partout. Assez vite je me suis dit : quitte à traîner et faire de l’urbex (exploration urbaine), autant en profiter pour peindre un peu en même temps.

C’est déjà une mission d’aller se promener dans les sous-sols de la capitale, non?

Bien sûr, il faut descendre par une trappe, éviter les détecteurs de mouvement et toujours être discret. Mais ça va mieux depuis qu’on a réduit les moyens de la brigade anti-graffiti. Il y a apparemment encore deux ou trois brigadiers, mais vu le nombre de métros graffés en ce moment, ils doivent être assez peu efficaces (rires).

Que représente ce personnage que tu peins sur les toits de la capitale ?

Comme je dessinais beaucoup étant petit, l’idée de faire un personnage plutôt que des lettres est venue assez vite. Je voulais quelque chose qui soit reconnaissable par le plus grand nombre. J’ai choisi Pangol comme blase parce que dans la mythologie Africaine, la mythologie sérère, c’est l’esprit des ancêtres qui vivent sous terre. En contradiction, je trouvais ça marrant de graffer des points élevés.

PARENTHÈSE COURTSIDE


• La Brigade anti-graffiti représente un budget annuel de plusieurs millions d’euros pour une ville comme Paris

• Big up à la ville de Reims, qui a demandé à l’artiste C215 quatre graffitis pour promouvoir le street art.

• Big up à la brigade anti-tag rémoise qui les a effacés !

Comment tu t’y prends pour grimper sur les toits ?

Ça dépend du spot choisi mais il y a plusieurs solutions. La plus classique, c’est d’accéder aux toits par les échafaudages, tout simplement. Il faut bien se méfier parce qu’il y a des alarmes à l’intérieur, il faut donc réussir à les repérer. Pour les éviter, il faut monter depuis l’intérieur de l’échafaudage sans jamais mettre le pied sur l’escalier entre les étages. Sinon ça sonne et des agents de sécurité interviennent. Ça met un peu de piment !

Sinon, il y a encore des accès PTT, le passe partout des postiers. Un pote avait réussi à voler une clé pour ces accès, on en avait fait plein de doubles à Belleville qu’on avait refilés à tous nos potes. Une fois que tu l’as, tu peux rentrer dans presque tous les immeubles, dont certains donnent accès aux toits. Dans la même veine, on avait aussi volé et dupliqué la clé qui permet d’ouvrir les grilles du métro. 

Ce sont des missions solitaires ou accompagnées ?

Ça dépend des endroits visés encore une fois. Ça fonctionne souvent en équipes, où chaque membre apporte ce qu’il sait faire.  Je ne fais pas que des toits, et quand je vais graffer sur des autoroutes par exemple, j’y vais avec des équipes qui connaissent par cœur ce terrain-là. 

Les crews de graffiti ce sont avant tout des potes qui se retrouvent pour graffer ensemble, les équipes se forment assez naturellement. Quand on vise un endroit très compliqué à atteindre, on monte ce qu’on appelle des missions et on s’organise en mode commando. Pour prendre tel ou tel toit il faut parfois guetter le gardien, lui parler pour l’occuper pendant qu’un autre monte une corde ou pour qu’il puisse escalader le premier étage et ouvrir la voie. Les missions pour peindre les toits et métros sont vraiment les plus marrantes et les plus excitantes.

J’imagine que tu as déjà dû te retrouver dans des situations compliquées ?

Oui plusieurs fois. Déjà quand tu graffes sur les toits il y a beaucoup d’adrénaline parce que tu sais qu’au moindre faux pas, tu peux mourir. Ça pousse à rester très concentré et à réfléchir à deux fois à chaque geste. Un jour j’étais monté sur un toit en face du Palais de Justice avec un pote un peu éméché. C’était une très mauvaise idée, pour ne pas dire complètement débile… 

C’était le lendemain des attentats de Charlie Hebdo et il y avait des mecs armés partout, c’était n’importe quoi. Je me retrouve à ramper sur un toit ultra exigu, à devoir faire des passements de jambe dans le vide pour trouver une petite échelle permettant de descendre d’un niveau. Quand je suis arrivé sur l’échelle, je me suis fait repérer par un hélicoptère de la police. J’étais pas serein du tout à ce moment-là. J’ai eu le temps de finir mon graff et je me suis dit, « Bon. Ils m’ont vu, ils voient bien que je ne suis pas un terroriste ». C’était super tendu, après avoir fini on est descendu en vitesse et beaucoup de voitures de police sont arrivées. On a fini par se cacher trois ou quatre heures dans des poubelles dans le Marais.

PARENTHÈSE COURTSIDE


Si vous vous demandez ce que ça fait de grimper sans assurance, on vous invite à regarder le film “Free Solo”, qui raconte le plus grand exploit de l’escalade, réalisé par Alex Honnold. Le trailer parle de lui-même.

Tu as déjà eu des accidents ou des histoires avec la police ?

Malheureusement oui, ça fait partie du jeu. Je me suis fais arrêter pas mal de fois. J’ai des potes qui ont perdu des doigts. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, des potes sont allés faire une autoroute, ils se sont fait poursuivre par la BAC. Il y en a un qui s’est pété le pied, un qui s’est foulé la cheville, et un qui s’est ouvert la main sur 6 cm… Franchement, tu peux vite te retrouver à l’hôpital. 

Une fois je ne suis pas passé loin de la grosse punition. Il y avait un hôtel qui avait pris feu à côté de la Gare du Nord et il y avait un accès à un toit magnifique juste en face. J’y suis allé avec un pote, c’était comme à l’accrobranche. En arrivant sur l’échafaudage, on se rend compte que la moitié de l’immeuble est cramé. Une fois au dernier étage, il fallait passer de barre de fer en barre de fer, on se trainait, et on ne savait pas si les barres allaient lâcher. En y repensant, je ne sais même pas pourquoi on y est allé. C’est un des pire trucs que j’ai fait. Le gros risque, à partir du moment où le bâtiment est un peu effrité et un peu ancien, c’est que la cheminée s’écroule. Il y a plusieurs cas où des mecs sont passés au travers d’une cheminée qui s’est écroulée. Ce n’’est pas passé loin pour nous cette fois-ci.

Au-delà du risque que tu prends pour aller sur les toits, y a-t-il a un autre côté du graff qui rejoint le sport ?

Oui, en fait dans le milieu du graff il y a aussi pas mal de violence et de combat. Ça a commencé par une histoire de territoire, tout simplement. Il ne fallait pas aller graffer sur le territoire d’un autre. Si tu n’étais pas invité, tu n’avais pas le droit de venir. Plusieurs graffeurs se sont mis à repasser sur des graffitis d’autres personnes, et certains n’ont tout simplement pas accepté… 

Au final, il y a eu des équipes de gars costauds qui se sont montées. Dans les années 90 le niveau de violence était assez fou, en partie du fait de crews comme les TPK (The Psycho Killerz) ou UV (Ultra-Violent). Dans les TPK il y a plusieurs racines, comme TVA (The Vaginal Art) dont je fais partie et dont je pense être le plus jeune. Il y avait aussi des crews comme OBKOS (Original Bombing Kingz Of Sabotage), un crew issu du grand banditisme dont la plupart des membres sont aujourd’hui en prison pour des braquages. On pouvait retrouver des mecs sortis de nul part mêlés à des mecs du grand banditisme. Pour ma part, la dernière fois que je me suis retrouvé dans une bagarre c’était à la coupe du monde de football. On s’est ramené à la cool, on s’est retrouvé dans un guet-apens où ils étaient vingt-cinq et nous six. Je ne te fais pas un dessin mais on a limité les dégâts (rires).

Comment fais-tu pour éviter ce genre de situation ?

Quand je faisais beaucoup de rue je prenais souvent une gazeuse pour le cas où on tombe sur un groupe de mecs. Sinon j’y vais à la cool. Je me suis très vite rendu compte qu’à Paris tu ne fais pas le malin très longtemps. Il vaut mieux faire sa vie. 

On a évoqué la violence mais le graffiti comporte aussi beaucoup d’aspects fun ?

Mais oui ! Une des choses que j’apprécie dans le graffiti, c’est qu’on cherche les endroits les plus cool et qu’on se retrouve vite à faire des trucs improbables pour y accéder. Pour ne pas dire un peu cons. Tout le monde n’a pas la même idée de ce qui est cool, mais le subway surfing par exemple c’est très marrant à faire. (L’idée est de grimper sur un métro aérien, et de tenir debout dessus voire d’y réaliser des acrobaties pendant qu’il roule, NDR).

Pour bien comprendre il faut absolument voir les vidéos des Berlin Kidz. C’est une équipe de Berlin composée d’athlètes de haut niveau, qui font du parkour. Ils ne font que des graffs en descente en rappel. Dans leurs vidéos on voit des mecs qui courent sur le métro etc. Ils sont vraiment bons.

Le graff fait partie d’une grande famille d’arts venus de la rue, tu ressens encore ça ?

Bien sûr, à l’origine le graff’ était fondé sur les mêmes piliers que le Hip-Hop, la danse, la peinture, les MC etc. En France, la culture graffiti a toujours été très ancrée dans le Hip-Hop. Ensuite, dans les années 90, avec l’arrivée des rave parties, tout le monde s’est plus ou moins mélangé, et se retrouvait en teuf avec des cultures très différentes. Un grand nombre de personne s’est mis à peindre à ce moment-là. Beaucoup de gros noms dans le milieu de la musique électronique sont d’ailleurs affiliés au graffiti et à des crews de graff’ historiques. Kavinsky fait partie des crews UV TPK, et DJ Pone est le graffeur PONE également de UV TPK et aussi MB (Mad Boy).

La scène grossit à vue d’oeil ?

Oui, j’ai l’impression qu’il y a une recrudescence du graffiti depuis le début des années 2010. A cette époque il y avait surtout des mecs de banlieue qui peignaient des RER et quelques équipes de jeunes à Paris qui avaient instaurés les codes des anciennes générations. Depuis 2015, il y a plein de nouvelles équipes qui se forment, plein de petits jeunes qui vont peindre. Le graff’ se démocratise, dans les écoles d’art, il y a toujours un « connard » qui fait du graffiti…

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